Les séminaires de l’Université de la Pluralité : première synthèse

Les séminaires s’inscrivent en amont de l’ensemble des chantiers de l’U+, dans le but de défricher, voire de questionner les problématiques du projet : que signifie « renouveler les imaginaires du futur » ? Est-ce possible, souhaitable ? Comment le faire ? Et la « pluralité », qu’entend-on par là ? Comment l’obtenir, comment passer à côté ?…

Chaque mois, les séminaires réunissent (en général) 3 intervenant·es, chercheurs et chercheuses, créateurs et créatrices…

Le 1er séminaire (26 mars, Cnam)

Problématique : “Partant de l’hypothèse selon laquelle nous avons besoin de “nouveaux imaginaires” pour espérer agir de manière féconde sur le futur – et par conséquent, sur le présent –  peut-on réellement agir sur ou même avec les imaginaires ? Et, en supposant la réponse positive, quelles questions cela soulève-t-il en termes cognitifs, éthiques, etc. ? “

Intervenants :

  • Jean-François Lucas : sociologue, Chronos, chercheur associé à l’EPFL, a partagé ses recherches ainsi que son expérience au sein de la Chaire « Modélisation des imaginaires, innovation et Création », pilotée par Pierre Musso.

Les intervenants du séminaire de mars ont souligné chacun à leur manière plusieurs problèmes qui se faisaient jour dans le renouvellement des imaginaires. Tout d’abord Norbert Merjagnan souligne que les imaginaires d’aujourd’hui ont tendance à fonctionner comme un monologue sur les bases de lieux communs. Ces lieux communs sont aussi le fait de l’influence de grandes entreprises ou des institutions sur les médias. Maurice Ronai a ainsi travaillé sur l’influence du Pentagone sur Hollywood et les films qui mettent en scène l’armée ou la politique américaine. Enfin, Jean-François Lucas a, par le biais des travaux effectués au sein de la Chaire “Modélisation des imaginaires” dirigée par Pierre Musso, mis en avant 3 points concernant le renouvellement des imaginaires, renouvellement qui serait la base de toute innovation : savoir quand on travaille sur les imaginaires de qui on parle ? Sur quelle temporalité ? Et sur quelle(s) échelle(s) ?

A l’issue de ce 1er séminaire, il apparaît qu’il faut faire attention à ménager la culture du doute, dans le sens ou “devenir pluriel ça n’est pas ménager le même”, tel que nous l’a rappelé Norbert Merjagnan (comprendre par là que l’impression de culture plurielle dans nos sociétés est à mettre en doute). Conjointement, il s’agit de faire naître des futurs désirables, dans le sens où les dystopies qui nous sont souvent proposées ne le sont pas ou peu. Ouvrir le champ du désir n’est pas chose facile. En effet, le piège quand il s’agit de récit, c’est qu’il relève du « monologue » évoqué par Norbert Merjagnan. Monologues car de plus en plus normalisés dans la forme et trop représentatifs des instances au pouvoir dans le fond.

 

Le 2e séminaire (22 mai, Cnam)

Les 2e et 3e séminaires partagent la même double problématique :

  • “Y a-t-il une panne des imaginaires du futur ? Des imaginaires tout court ? Ou bien le problème se situe-t-il ailleurs ? – dans la surabondance d’images, la délégitimation de l’imaginaire ou des utopies, le monopole d’un imaginaire « techno-solutionniste », le manque de « littératie » du futur ?”
  • “Quels sont les récits qui se proposent aujourd’hui pour donner sens au futur (donc au présent) ? En faut-il d’autres et si oui, combien ? Existent-ils (si oui, où ?) ou bien faut-il les créer ? Faut-il faire de l’imagination du futur une compétence accessible à tous ? Le récit en soi doit-il être questionné ?”

Intervenants :

Dans ses mises en forme des imaginaires, l’artiste Martin Le Chevallier, par le biais de vidéos et de systèmes interactifs, fait en sorte que le spectateur devienne actif, soit en s’immisçant dans la temporalité de la narration elle-même, soit en poussant légèrement plus loin des dispositifs existants.

Anthony Masure pose la question du renouvellement des imaginaires autrement, en se demandant si le design a une place dans ces questions. Partant de l’ouvrage de Nicolas Nova, Futurs ? la panne des imaginaires technologiques ? (2014), il partage avec lui le diagnostic d’une forme de non-renouvellement des imaginaires du futur. À propos de la science-fiction, à laquelle on assigne souvent une fonction d’anticipation, il remarque avec Nova (et un bon nombre d’autres de S-F) que, d’une part, “la science-fiction ne parle pas du futur, mais du présent” et que, d’autre part, elle se voit aujourd’hui souvent “distancée par le réel”. Il se demande alors “si la science-fiction, qui extrapole des problématiques concernant le présent, échouerait cependant à le transformer car elle ne s’intéresserait pas, contrairement au design, à des « besoins réels ».” Mais répond également par la négative : le design (pas plus que la technologie) ne se content pas de répondre à des “besoins” ! L’idée serait alors, quelle que soit la forme de création, de travailler à ouvrir des potentialités dans le présent.

“Aussi, plutôt que d’accuser la science-fiction et le design d’échouer à « réellement » transformer le monde réel, nous proposons de retourner la situation et de nous demander s’il ne faudrait pas remettre en cause ce fameux « monde réel », qui, s’il s’oppose à la fiction, nous prive également d’alternatives quant aux façons dont nos sociétés sont organisées. (…)

“Le design ne doit ni représenter de nouvelles visions du futur, ni travailler pour un monde réel, mais œuvrer à ouvrir des « potentialités » dans le présent, c’est-à-dire des fictions dont certaines seront plus soutenables que d’autres.”

Le vrai constat est qu’une partie des récits nous fait baisser la garde et contribue à l’acceptation de normes dans le réel, tandis que d’autres au contraire agissent en ouverture. La question des stéréotypes, de la réception des récits, de leurs mises en forme ainsi que de leurs auteurs se pose. Quand c’est Google qui produit le récit, il y a disproportion de moyens, la question du débat lui-même en vient à être posée.

Aujourd’hui, au-delà des récits, une balance entre pouvoir et contre-pouvoirs est à l’œuvre. La difficulté, comme le souligne Martin Le Chevallier, c’est d’avoir un point de vue sans pour autant tomber dans une œuvre de propagande. On se repose donc autrement, aujourd’hui, la question de l’œuvre ouverte. Dans Les potentiels du temps (2016), Camille de Toledo parle ainsi de « pensée potentielle » : “Les fictions potentielles oeuvrent à des histoires inachevées, des histoires où nous avons une part.”

La distinction entre fiction de clôture et fiction de potentialité s’avère utile pour construire une éthique et une politique. Et s’ajoute à cette question celle de savoir qui peut la produire et dans quels contextes ?

 

Le 3e séminaire (4 juin 2018, SciencesPo)

Le 3e séminaire prolonge la problématique du séminaire précédent

Intervenants :

Si l’on déplace le socle des connaissances et donc le point de vue que l’on a sur le monde comme le fait le philosophe Baptiste Morizot, en allant sur d’autres terrains de pensées, alors des pistes se font jour. Baptiste Morizot propose en effet “une sorte d’hypothèse intrigante pour qualifier le régime de temporalité dans lequel nous vivons”, en partie stimulée par les hypothèses de départ de l’Université de la Pluralité : “aujourd’hui, nous ne savons plus quelle est la nature des êtres de nature.”

“Les catégories constitués pour les êtres de nature ne sont plus fonctionnelles, ils ne sont plus prévisibles, et les relations qu’on avait stabilisées envers eux ne sont plus valables. (…) L’”hypothèse Gaïa”, longtemps sulfureuse et aujourd’hui devenue courante dans les sciences du système Terre, décrit la biosphère comme un système physiologique qui autorégule ses propres variables. À une autre échelle, les sciences nous racontent que nous sommes nous-mêmes des symbioses complexes avec des assemblages de bactéries qui nous permettent de digérer, constituent notre système immunitaire. Les arbres sont capables d’envoyer des messages à leurs congénères, etc. Quels sont les concepts pour penser cela ?”

Autrement dit, si nous ne déplaçons pas nos points de vue, nous sommes incapables d’imaginer des récits d’un monde incertain comme celui dans lequel nous vivons.  Peut-on, alors, imaginer d’autres relations envers le vivant que celles dont l’Occident hérite depuis la “modernité” ?

Morizot fait référence aux travaux de l’anthropologue Nastassja Martin à propos des réactions de certains peuples animistes au changement climatique : “Dans les mondes animistes, la nature est socialisée de toutes parts, sauf dans les nœuds de mystère où résident des êtres de la métamorphose, dont la nature est indistincte, et envers qui on ne peut pas stabiliser de relation. Ces êtres sont l’anomalie dans les mondes animistes classiques, mais dans le Grand Nord, du fait des métamorphoses environnementales, les chasseurs Gwich’in n’arrivent plus à attraper les animaux, les animaux hybrides (coywolves et pizzlis) déjouent les savoirs ancestraux, les phénomènes incompréhensibles et imprévisibles se multiplient : tout cela fait passer ces êtres de la métamorphose du statut d’anomalie à celui de norme. Or quand les êtres de la métamorphose, avec qui on n’a pas stabilisé de rapports sociaux deviennent la norme, c’est en monde animiste quelque chose comme le retour du temps du mythe.”

Pour Morizot, nous serions nous-mêmes entrés dans un nouveau “temps du mythe” :

“Alors que la Modernité s’était construite sur l’idée que l’avènement des sciences modernes serait le dernier temps du mythe, précisément parce que ce mythe là serait vrai, nous voilà peut-être plongés à nouveau dans un temps de cet ordre. Les vivants sont sortis de la nature pour entrer en politique, mais on ne sait pas encore sous quel statut, ils sont précisément dans ce statut préindividuel, non distinct, métamorphique, qui est celui du temps du rêve, et qui exige qu’on parle, qu’on nomme, qu’on raconte, qu’on invente et qu’en en même temps on retrouve, pour essayer conjointement d’individuer qui ils sont, de leur redonner noms et statuts – pour stabiliser des rapports sociaux et politiques avec eux.”

Le chercheur Nicolas Nova fait le même constat sur un mode pragmatique, lorsqu’il étudie de près les nouveaux lieux de réparation et de bricolage qui fleurissent dans nos villes ; lieux dans lesquels la débrouille, l’innovation et le recyclage des technologies révèlent en définitive une nouvelle manière de réfléchir l’usage de la technique loin de la sphère commerciale.

L’auteur de science fiction Alain Damasio dans son univers “réelise” des concepts et questionnements du présent qu’il hypertrophie afin de lancer des lignes vers le futur que pourrait engendrer ce présent. La (ou les) métamorphose(s) sont très présente(s) dans son univers fictionnel. L’auteur a également à l’esprit l’influence que peut avoir un auteur sur ses lecteurs et le fait qu’il faut se garder de fabriquer un narrateur omniscient et panoptique car l’auteur de science fiction fabrique aussi des modèles.

A la base des trois recherches, il y a le concept de métamorphose. L’important c’est de conserver une ouverture d’esprit face à un monde de plus en plus incertain et de trouver des formes pour matérialiser les imaginaires. Tout en en se gardant de plaquer des solutions qui ne sont plus faites pour le monde que nous habitons. Ce monde que nous devons apprendre à redéfinir.

Hypothèses pour poursuivre :

Si dans un monde animiste celui qui peut réinventer le récit du monde est le chamane, qui peut porter les récits dans un monde dans lequel les imaginaires sont contraints ? Que serait aujourd’hui une œuvre ouverte, un récit ouvert, dans lequel il faudrait redéfinir notre relation avec les autres formes de vie et, ce faisant, nous redéfinir nous-mêmes ? Dans quel(s) temporalité(s) ce ou ces récits existeraient-ils ? Car le temps du mythe est un temps incertain remettant le passé dans le présent.

 

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