Séminaire U+ : intervention de Baptiste Morizot (4/6/2018)

Intervention lors du 3e séminaire de l’Université de la Pluralité, 4 juin 2018, à SciencesPo.

Baptiste Morizot est agrégé et docteur en philosophie, diplômé de l’École normale supérieure de Lyon et maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille. Il est l’auteur de Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (éd. Wildproject, 2016) et Sur la piste animale (Actes Sud, 2018).

 

 

Ecoutez l’intervention (durée : 40 mn)

Abstract

Peut-on imaginer d’autres relations envers le vivant que celles dont l’Occident hérite ? Les modes de relations qui sont les nôtres, entre exploitation et protection, recèlent une fondamentale asymétrie entre nous et eux. Peut-on imaginer et activer des relations qui simultanément reconnaissent notre étrangeté d’animal humain, mais sans en faire le lieu d’une fracture qui nous condamne à des rapports « naturels » avec les êtres de nature ?
L’effet le plus intrigant des métamorphoses environnementales sur nos relations aux vivants et au monde naturel devient visible si on fait un détour par ce que l’anthropologie nous apprend des réactions de certains peuples animistes au changement climatique. Dans les mondes animistes, la nature est socialisée de toutes parts, sauf dans les nœuds de mystère où résident des êtres de la métamorphose, dont la nature est indistincte, et envers qui on ne peut pas stabiliser de relation.
Face à eux, il faut continuer à parler, à raconter, pour essayer de stabiliser des relations sociales. Or ces êtres sont l’anomalie dans les mondes animistes classiques, mais dans le Grand Nord, du fait des métamorphoses environnementales, les chasseurs Gwich’in n’arrivent plus à attraper les animaux, les animaux hybrides (coywolves et pizzlis) déjouent les savoirs ancestraux, les phénomènes incompréhensibles et imprévisibles se multiplient dans une nature auparavant bien socialisée : tout cela fait passer ces êtres de la métamorphose du statut d’anomalie à celui de norme (Nasatssja Martin, 2016). Or quand les êtres de la métamorphose, avec qui on n’a pas stabilisé de rapports sociaux deviennent la norme, c’est en monde animiste quelque chose comme le retour du temps du mythe.
Je soutiens dans un raisonnement parallèle que le naturalisme très contemporain face au changement climatique se trouve lui aussi dans un nouveau temps du mythe.  L’argument, c’est que face au changement climatique, conjointement les sciences biologiques et l’écologie politique font émerger des figures de la nature et du vivant qui font éclater les statuts qu’on attribuait aux anciens êtres de nature, et qui déstabilisent les relations qu’on avait stabilisées envers eux. Qu’est-ce que la nature si la Terre devient Gaïa, l’individu humain un écosystème multispécifique peuplé de bactéries (un holobionte), si les animaux sauvages deviennent des interlocuteurs diplomatiques, et les champignons matsutakes des partenaires d’alliances? Plus rien de ce qu’on croyait savoir. Ces êtres qui sont devenus la norme sont des êtres métamorphiques, au sens précis où nous ne savons plus leur nature ni quelle relation envers eux stabiliser, or c’est là une définition raisonnable du temps du mythe.
Alors que la Modernité s’était construite sur l’idée que l’avènement des sciences modernes serait le dernier temps du mythe, précisément parce que ce mythe là serait vrai, nous voilà peut-être plongés à nouveau dans un temps de cet ordre. Les vivants sont sortis de la nature pour entrer en politique, mais on ne sait pas encore sous quel statut, ils sont précisément dans ce statut préindividuel, non distinct, métamorphique, qui est celui du temps du rêve, et qui exige (c’est le second parallèle) qu’on parle, qu’on nomme, qu’on raconte, qu’on invente et qu’en en même temps on retrouve, pour essayer conjointement d’individuer qui ils sont, de leur redonner noms et statuts, mais troisièmement (et c’est le troisième point commun avec le temps du mythe) pour stabiliser des rapportssociaux et politiques avec eux. Ils sont sortis de la nature, cela veut dire qu’on ne peut plus avoir des rapports de nature avec eux. On est obligés de devenir d’un certain point de vue perspectivistes, c’est à dire accepter qu’on est voués à des rapports sociaux et politiques avec les êtres de l’ancienne « nature ».

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